Milieu marseillais : les nouveaux soldats de la drogue

Marseille (photo : epimetheus)

Ils ont 14 ou 15 ans, manient les armes à feu et connaissent tous les codes du milieu. Ces jeunes des cités sont, depuis une dizaine d’années, les maillons indispensables du trafic de stupéfiants. Plus jeunes, plus violents : ils sont les nouveaux visages de la délinquance marseillaise.

Elle s’appelait Sylviane et avait 16 ans. Samedi 15 janvier, elle est morte à Marseille, près du Vieux Port, de coups de couteaux mortels portés par une autre adolescente, présumée innocente, Fatoumaté. Ce fait divers bat un triste record dans la région : celui de la plus jeune victime et du plus jeune agresseur. Ces derniers mois, la cité phocéenne a connu des règlements de compte sanglants, avec très souvent des mineurs embarqués.  La délinquance rajeunit, à Marseille comme dans tout l’hexagone. Aujourd’hui,  près d’un acte de délinquance sur 5 implique des adolescents; la part des mineurs dans les crimes et délits a ainsi augmenté de près 5%  depuis 2008. Selon le substitut du procureur de la République, M. Barret, la délinquance chez les mineurs est un phénomène grave et grandissant. Depuis les  années 2000, ces faits-divers sont plus fréquents, mais aussi plus violents. Le substitut du procureur traite, chaque mois, des crimes commis par des mineurs, ou les mettant en cause.  L’âge des gardés à vu baisse sensiblement, et la gravité des faits qui leur sont reprochés s’intensifie.  Selon les autorités, ce constat serait multi factoriel et  en lien étroit avec l’époque que nous vivons. L’évolution de la société, les familles monoparentales ou éclatées, la présence des jeux vidéos violents : autant de facteurs qui peuvent expliquer, dans une moindre mesure, cette délinquance juvénile.

Un néo banditisme, celui des cités

En novembre dernier, un règlement de compte au Clos la Rose avait fait un mort de 16 ans et un blessé grave de 11 ans. L’adolescent tué a coups de kalachnikovs était un « shouf », un guetteur qui surveille l’arrivée de la police pendant les trafics. Aujourd’hui, les vols, les braquages, les règlements de compte à main armée comptent souvent quelques mineurs. A la Police Judiciaire de Marseille, Roland Gauze, directeur interrégional, parle de banditisme de cité : « un phénomène récent, qui, il y a 20 ans, n’avait pas lieu d’être ». Le banditisme des cités est à Marseille un maillon fort de différents trafics, mais principalement de celui des  stupéfiants. Dans le banditisme dit « classique », qui opérait déjà dans les années 30, il y a moins de mineurs. Les chefs en place ont les mêmes méthodes depuis toujours, et les nouveaux, les plus jeunes, ne gagnent pas leurs galons facilement. La police judiciaire marseillaise insiste sur l’existence et la cohabitation entre ces deux milieux. L’un ne dépend pas de l’autre mais le banditisme des cités se garde bien d’empiéter sur le terrain, bien établi, du banditisme classique.

Des guetteurs recrutés à 14 ans

En 2009, la cité phocéenne a été témoin de 26 règlements de compte faisant 19 tués, le plus souvent à l’arme lourde. Marseille, troisième ville de France par sa taille, est, selon les autorités judiciaires, la plus grande par sa violence. Tous s’accordent à dire qu’ici, « on fait parler les armes plus facilement qu’ailleurs ». Y compris chez les mineurs. Les guetteurs sont aujourd’hui recrutés à 14 ou 15 ans. Voire 13 ans. Ces jeunes, aujourd’hui assimilés aux caïds des cités, sont utilisés principalement dans le trafic de stupéfiants. Joséfina Alvarez est chercheur sur la Politique Criminelle à Montpellier. Elle a étudié les milieux criminels des grandes villes européennes et a constaté que les guetteurs et les revendeurs de drogues étaient de plus en plus jeunes : « s’ils sont en bout de chaine, c’est pour assurer l’existence du réseau ». Pour les patrons du milieu, c’est une aubaine : en cas de confrontation avec la police, ces jeunes prennent des peines moins lourdes –ils sont jugés moins sévèrement- et ne risquent pas de faire démanteler le réseau. A Marseille, le trafic de drogue fait rapporter en moyenne 8000 à 10 000 euros par jour à ses trafiquants.

La baby connection

Le milieu marseillais de la petite délinquance rajeunit, la violence se débride. Chez le procureur, les dossiers criminels impliquant des mineurs se multiplient. En novembre dernier, un jeune homme a été criblé de balles dans le village des Pennes Mirabeau près de Marseille. Son gilet pare balle l’a protégé, il n’en est ressorti que très légèrement blessé. Sur la Cote, même les petits délinquants sont armés et se protègent. Pour des « plans stups » comme on dit dans le jargon.  Les sociologues du CNRS d’Aix parlent de « soldats de la drogue », des jeunes armés et violents qui n’ont pas conscience des dangers. A Marseille, on les appelle la « baby connection ». Ils ont remplacé les vieux de la French connection qui maitrisaient les réseaux phocéens dans les années 90. Cette génération de bandits  est plus vive, plus  insouciante et plus violente. A cela s’ajoute un nouveau phénomène inquiétant : la féminisation de la délinquance. Loin d’être représentatives dans les milieux marseillais classiques exclusivement masculins et machos, elles sont pourtant nombreuses à participer aux trafics de stupéfiants et d’armes.

Alice Hancquart
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